La voix a toujours joué un rôle particulier dans les musiques électroniques.
Au delà du chant ou de la simple vocalise, elle est utilisée comme un véritable
instrument de musique à part entière. Même si ce procédé ne date pas d’hier (
par exemple, certains masques africains sont sculptés de manière à déformer la
voix de celui qui les portent lors de cérémonies traditionnelles ), les progrès
technologiques ont permis de pousser cette logique beaucoup plus loin. Les
précurseurs des musiques électroniques ont très vite détourné les moyens de
reproduction sonore dont ils disposaient ( magnétophones, bandes magnétiques, …
) pour créer des sons nouveaux à partir de la voix.
On retrouve ces expérimentations dans un courant de musiques contemporaine,
le minimalisme, qui fit son apparition au début des années 60 aux Etats-Unis.
Bien avant que le sampler existe, Steve Reich, l’un des
représentants de ce mouvement, utilisa une technique dite de “décalage de
phases”, pour construire de nouvelles sonorités à partir de voix. Il superposa
deux bandes magnétiques contenant des boucles sonores identiques en les
décalant progressivement l’une par rapport à l’autre. C’est cette technique fut
utilisée pour la création du séminal It’s gonna rain ( 1965 ). Basé
sur l’enregistrement vocal du sermon d’un prêtre ( au sujet de l’arche de Noé
d’où le titre !! ), il s’étire sur plus de 17 minutes. Le passage contenant
“It’s gonna rain” donne un excellent aperçu de cette pièce : la phrase “it’s
gonna rain” , par le biais d’une évolution de figures répétitives, s’étale
subtilement sur plusieurs secondes passant du “it’s gonna” à “rain”.
Extrait de
It’s gonna rain ( 1965 )
Trente ans plus tard, en 1995, le duo Louie Vega ( l’une des moitiés
des Masters at Work ) et Eric Morillo (
qui se cachait derrière le “I like to move it” de
Reel II Real) sort le titre Reach sous le pseudo Lil’ Mo’ Yin
Yang, un carton dans les clubs très caractéristique des productions
house de l’époque. L’une des vocalises qui ponctue l’ensemble du morceau reste
au début très énigmatique. On semble vaguement deviner un “gruik” ( remarquer
d’ailleurs la similitude avec la fin de l’extrait de It’s gonna rain
ci-dessus !! ). Mais, à l’instar de certains tableaux d’art contemporain,
chacun pourrait l’interpréter à sa manière. Les auteurs jouent à fond avec
cette voix: étirements successifs, boucles de plus en plus saccadées, etc …
Elle devient un intrument de musique à part entière qui s’entrelace et se fond
complètement avec les autres sons issus eux de synthétiseurs. Puis, au milieu
du morceau, la voix, qui semblait jusqu’alors contrainte, se libère dans un
jouissif fatras de sirènes stridentes et des rythmes accélérés pour nous
laisser deviner le bout de phrase samplé: le banal pronom “We” tiré d’un “We’ve
got the love”.
La house et la techno peuvent fournir moultes exemples de l’utilisation de
ce procédé. Et c’est grâce aux samplers dont ils disposent que nos deux
compères ( et bien d’autres ! ) ont pu à ce point jouer avec cette voix ( et
tout particulièrement ce “we” ) et la triturer comme ils le désiraient.
L’évolution technologique qu’a été le sampler a facilité l’expression d’une
créativité et d’une imagination musicale que les bandes magnétiques
contraignaient encore trop.
Extrait
de Reach ( 1995 )
En savoir plus sur la musique minimaliste : http://neospheres.free.fr/minimal/intro.htm